La vape cause-t-elle la maladie du pop corn ? Analyse des preuves scientifiques


Introduction

Non, la cigarette électronique ne provoque pas le "popcorn lung". Du moins, pas dans les conditions normales d'utilisation en France, avec des e-liquides conformes à la réglementation européenne.

Voilà. La réponse tient en une phrase. Mais si vous lisez cet article, c'est probablement parce qu'un titre alarmiste, un post sur les réseaux sociaux ou un proche bien intentionné vous a mis le doute. Et vous avez raison de chercher à comprendre plutôt que de vous contenter d'une affirmation — dans un sens comme dans l'autre.

Car le sujet mérite mieux que des raccourcis. La bronchiolite oblitérante, surnommée "popcorn lung", est une maladie pulmonaire bien réelle, grave et irréversible. Elle a fait des victimes. Mais l'histoire de cette maladie, ses causes véritables et son lien supposé avec le vapotage sont systématiquement déformés, que ce soit par des médias en quête de clics, des organismes de santé qui confondent précaution et exactitude, ou des études sorties de leur contexte.

Dans cet article, nous allons reprendre le dossier depuis le début. Nous verrons d'où vient cette maladie et pourquoi on l'appelle "popcorn lung". Nous expliquerons ce qu'elle est — et surtout ce qu'elle n'est pas, car les amalgames avec d'autres substances sont légion. Nous examinerons les cas réellement documentés dans la littérature scientifique, avec leurs nuances et leurs limites. Et nous verrons pourquoi, en France, le risque de développer cette pathologie en vapotant est aujourd'hui quasi inexistant — sans pour autant nier que certaines pratiques présentent des risques réels qu'il convient de connaître.

Notre objectif n'est pas de vous convaincre que la vape est totalement inoffensive. Mais de vous donner les éléments factuels, sourcés, pour que vous puissiez vous faire votre propre opinion en connaissance de cause.

Qu'est-ce que le "popcorn lung" ?

Derrière ce surnom étrange se cache une maladie pulmonaire rare mais sérieuse : la bronchiolite oblitérante[1]. Pour comprendre de quoi il s'agit, il faut s'intéresser à l'architecture de nos poumons.

Lorsque vous inspirez, l'air parcourt un réseau de voies respiratoires qui se ramifient comme les branches d'un arbre. Les plus petites de ces ramifications, d'un diamètre inférieur au millimètre, s'appellent les bronchioles. Ce sont elles qui acheminent l'air jusqu'aux alvéoles, ces minuscules sacs où s'effectuent les échanges gazeux entre l'oxygène et le sang.

Dans la bronchiolite oblitérante, ces bronchioles subissent une agression — chimique, infectieuse ou immunitaire — qui déclenche une inflammation. En temps normal, l'inflammation guérit. Mais dans certains cas, le processus de cicatrisation dérape : au lieu de se réparer, les bronchioles se retrouvent envahies par du tissu cicatriciel. Ce tissu fibreux épaissit leurs parois, rétrécit leur diamètre, et finit par les obstruer partiellement ou totalement. D'où le terme "oblitérante" : les voies aériennes sont littéralement oblitérées, effacées.

Les symptômes

La maladie s'installe généralement de façon progressive, ce qui la rend difficile à détecter précocement. Les premiers signes apparaissent typiquement deux à huit semaines après l'exposition à l'agent responsable, et s'aggravent avec le temps[1].

Les symptômes les plus courants sont un essoufflement, d'abord à l'effort puis au repos, une toux sèche persistante, une respiration sifflante (wheezing), et une fatigue inexpliquée. Ces manifestations ressemblent à celles de l'asthme ou de la BPCO, ce qui entraîne fréquemment des erreurs de diagnostic.

Une maladie irréversible

C'est là que réside toute la gravité de la bronchiolite oblitérante : les dommages sont permanents. Contrairement à une bronchite classique qui guérit en quelques semaines, le tissu cicatriciel qui obstrue les bronchioles ne disparaît pas. Il n'existe aucun traitement curatif[1].

La prise en charge se limite à ralentir la progression de la maladie et à soulager les symptômes. Les médecins peuvent prescrire des corticostéroïdes pour réduire l'inflammation, des bronchodilatateurs pour faciliter la respiration, ou de l'oxygène dans les cas avancés. Mais lorsque la maladie atteint un stade sévère, la seule option qui reste est la greffe pulmonaire.

Un diagnostic complexe

Identifier une bronchiolite oblitérante n'est pas simple. Les tests de fonction pulmonaire révèlent une obstruction des voies aériennes qui ne répond pas aux bronchodilatateurs — un indice important mais non spécifique. Le scanner thoracique haute résolution peut montrer des signes caractéristiques comme le "piégeage aérien" (des zones où l'air reste emprisonné dans les poumons à l'expiration) ou un aspect en "mosaïque" du tissu pulmonaire.

Mais pour poser un diagnostic définitif, une biopsie pulmonaire chirurgicale est souvent nécessaire[1]. C'est un examen invasif, qui n'est pas toujours réalisable selon l'état du patient. Cette difficulté diagnostique explique en partie pourquoi certains cas rapportés dans les médias restent, d'un point de vue strictement médical, des cas "probables" plutôt que "confirmés".

L'origine de la maladie : des usines de popcorn aux gros titres

Si la bronchiolite oblitérante porte le surnom de "popcorn lung", ce n'est pas par hasard. L'histoire commence au tournant des années 2000, dans une petite ville du Missouri, aux États-Unis.

L'épidémie de Jasper

En , huit anciens employés d'une usine de popcorn micro-ondes de Jasper, Missouri, sont signalés aux autorités sanitaires. Tous souffrent d'une maladie pulmonaire grave et inexpliquée : une bronchiolite oblitérante. Certains sont jeunes, non-fumeurs, sans antécédents respiratoires. Leur seul point commun : ils ont travaillé dans cette usine où l'on fabrique du popcorn aromatisé au beurre[2].

Le NIOSH lance une enquête. Les chercheurs examinent 117 des 135 employés actuels de l'usine et découvrent des résultats alarmants : ces travailleurs présentent 2,6 fois plus de toux chronique et d'essoufflement que la population générale. Plus frappant encore, ceux qui n'ont jamais fumé ont 10,8 fois plus de risques d'obstruction des voies aériennes que la normale[2].

L'analyse de l'air de l'usine révèle la présence de plus de 100 composés organiques volatils. Parmi eux, un coupable se démarque : le diacétyle. Lorsqu'il est chauffée — que ce soit dans les cuves de mélange de l'usine ou dans un sachet de popcorn au micro-ondes — il se volatilise et devient inhalable. C'est précisément ce passage de l'état liquide à l'état gazeux, ce processus de vaporisation, qui le rend dangereux pour les poumons.

Le diacétyle, arôme de beurre et poison pulmonaire

Le diacétyle est une molécule naturellement présente dans le beurre, le vin, la bière et de nombreux produits fermentés. C'est lui qui donne au beurre son goût caractéristique. L'industrie agroalimentaire l'utilise comme arôme artificiel pour conférer une saveur beurrée à toutes sortes de produits : popcorn micro-ondes, bonbons, pâtisseries, crèmes glacées.

Ingéré, le diacétyle est parfaitement inoffensif. Des millions de personnes en consomment chaque jour sans le moindre problème. Mais inhalé sous forme de vapeur ou d'aérosol, c'est une tout autre histoire[9].

Dans l'usine de Jasper, les travailleurs affectés au mélange des arômes étaient exposés à des concentrations massives de diacétyle en suspension dans l'air. L'étude du NIOSH a mesuré des niveaux moyens de 57,2 ppm dans les salles de mélange, avec des pics pouvant atteindre 1230 ppm lors de l'ouverture des cuves de stockage[3].

Pour mettre ces chiffres en perspective : le NIOSH recommande aujourd'hui une limite d'exposition de 5 ppb sur une journée de travail de huit heures[9]. Les ouvriers de Jasper étaient exposés à des concentrations plus de 10 000 fois supérieures à cette limite.

Une maladie professionnelle reconnue

En , l'étude princeps est publiée dans le prestigieux New England Journal of Medicine[2]. Elle établit formellement le lien entre l'exposition professionnelle au diacétyle et la bronchiolite oblitérante. La maladie acquiert son surnom médiatique : "popcorn lung", ou "popcorn worker's lung".

Cette découverte sera confirmée quelques années plus tard dans un contexte différent. En , une étude menée aux Pays-Bas dans une usine chimique produisant du diacétyle identifie trois cas de bronchiolite oblitérante parmi les opérateurs de processus — dont deux n'avaient jamais fumé[4]. Cette étude renforce la conclusion : c'est bien l'inhalation de diacétyle, et non un facteur propre à l'industrie du popcorn, qui est responsable de la maladie.

Au fil des années 2000, d'autres cas émergent chez des travailleurs de l'industrie des arômes alimentaires, des fabricants de confiseries, puis des torréfacteurs de café où le diacétyle se forme naturellement lors de la torréfaction.

Des procès retentissants s'ensuivent. En , un consommateur du Colorado qui mangeait deux sachets de popcorn micro-ondes par jour depuis dix ans — s'exposant ainsi aux vapeurs à chaque ouverture du sachet — obtient 7 millions de dollars de dommages et intérêts après avoir développé la maladie. Les fabricants de popcorn commencent à reformuler leurs produits pour éliminer le diacétyle.

Ce qu'il faut retenir

L'histoire du popcorn lung est avant tout une histoire d'exposition professionnelle massive. Les victimes étaient des travailleurs qui inhalaient des quantités considérables de diacétyle, jour après jour, pendant des mois ou des années, sans protection respiratoire adéquate.

Ce contexte est essentiel pour comprendre la suite. Car lorsque le diacétyle a été détecté dans certains e-liquides pour cigarettes électroniques, le raccourci a été vite fait : diacétyle dans la vape, donc risque de popcorn lung. Mais comme nous allons le voir, ce raisonnement ignore un paramètre fondamental en toxicologie : la dose.

Ce que le popcorn lung n'est PAS

Lorsqu'on s'informe sur les risques pulmonaires liés à la cigarette électronique, on tombe rapidement sur un mélange confus de termes, de substances et de pathologies. Formaldéhyde, acétaldéhyde, acroléine, EVALI, popcorn lung… Tout est souvent mis dans le même panier, comme si ces mots désignaient un seul et même danger. C'est une erreur fondamentale qui alimente la désinformation.

Pour y voir clair, il faut distinguer trois problématiques bien différentes.

Le popcorn lung n'est pas causé par les aldéhydes

Quand on parle des risques chimiques de la vape, les aldéhydes reviennent systématiquement sur le tapis. Le formaldéhyde, l'acétaldéhyde et l'acroléine sont des composés qui peuvent se former lors de la chauffe du propylène glycol et de la glycérine végétale, les deux bases des e-liquides. Certaines études ont mesuré leur présence dans la vapeur de cigarette électronique, et leurs noms font peur — le formaldéhyde est classé cancérigène, l'acroléine est un irritant puissant.

Mais ces substances n'ont rien à voir avec la bronchiolite oblitérante.

Le formaldéhyde et l'acétaldéhyde sont des irritants respiratoires. À haute dose et sur le long terme, ils peuvent contribuer à des inflammations chroniques et présentent un potentiel cancérigène. Ce sont des risques réels qui méritent attention. Mais dans la littérature scientifique, il n'existe aucun cas documenté de bronchiolite oblitérante causée par ces substances.

Pourtant, certains sites d'information — y compris des organismes de santé officiels — les listent parmi les causes du popcorn lung. C'est le cas par exemple de l'Association pulmonaire du Québec, qui mentionne sur sa page consacrée à la bronchiolite oblitérante que l'acétaldéhyde et le formaldéhyde "présents dans la fumée de cigarette électronique" peuvent causer la maladie. Cette affirmation ne repose sur aucune preuve scientifique. Elle confond deux types de risques distincts et entretient la confusion.

La seule substance dont le lien avec la bronchiolite oblitérante est solidement établi reste le diacétyle — et ses composés apparentés comme l'acétyl propionyl (2,3-pentanedione)[2][4].

Le popcorn lung n'est pas l'EVALI

En , une épidémie de maladies pulmonaires graves liées au vapotage a frappé les États-Unis, avec plus de 2 800 cas recensés[8]. Cette crise, baptisée EVALI (E-cigarette or Vaping product Use-Associated Lung Injury), a fait les gros titres mondiaux. Mais l'EVALI n'est pas le popcorn lung.

Les deux pathologies diffèrent par leurs mécanismes (atteinte des alvéoles pour l'EVALI, des bronchioles pour la bronchiolite oblitérante) et surtout par leurs causes. L'agent responsable de l'EVALI a été identifié : l'acétate de vitamine E, un additif utilisé comme diluant dans des cartouches de THC vendues sur le marché noir américain[8]. Rien à voir avec le diacétyle, ni avec les e-liquides nicotinés classiques.

L'EVALI mériterait un article à part entière. Retenons simplement ici qu'il s'agit d'une problématique distincte, liée à des produits frelatés au cannabis, et non d'une manifestation du popcorn lung.

Ce que disent (et ne disent pas) les autorités de santé

Face à cette confusion, la position de certaines autorités de santé mérite d'être soulignée.

Au Royaume-Uni, le NHS affirme clairement que le vapotage ne cause pas le popcorn lung. Cancer Research UK précise qu'il n'existe aucun cas confirmé de popcorn lung lié aux cigarettes électroniques et rappelle que le diacétyle est interdit dans les e-liquides britanniques depuis [10].

Au Canada, Santé Canada indique n'avoir recensé aucun cas de bronchiolite oblitérante liée au vapotage à ce jour.

Ces positions ne signifient pas que la vape est sans risque. Elles signifient simplement que le popcorn lung, tel qu'il a été observé chez les ouvriers des usines de popcorn, n'a pas été reproduit chez les utilisateurs de cigarettes électroniques dans ces pays où les produits sont régulés.

Pourquoi ces amalgames persistent

Si la confusion est si répandue, c'est parce qu'elle arrange plusieurs parties.

Les médias y trouvent des titres accrocheurs. La vape peut causer le popcorn lung génère plus de clics que Une substance interdite en Europe était présente dans certains e-liquides américains il y a dix ans.

Certains organismes de santé, animés par un principe de précaution, préfèrent parfois alarmer plutôt que nuancer — quitte à sacrifier l'exactitude scientifique.

Et les opposants à la vape, qu'ils soient idéologiques ou liés à l'industrie pharmaceutique ou tabacologique, ont tout intérêt à entretenir le doute.

Le résultat, c'est un public désinformé qui finit par croire que la cigarette électronique est aussi dangereuse, voire plus dangereuse, que le tabac. Une perception qui, selon Public Health England, pourrait dissuader des millions de fumeurs de passer à une alternative considérablement moins nocive[12].

Vape et popcorn lung : que disent vraiment les études ?

Maintenant que nous avons clarifié ce que le popcorn lung est et n'est pas, abordons la question centrale : existe-t-il des cas de bronchiolite oblitérante causés par la cigarette électronique ?

La réponse courte est : très peu, et aucun n'est totalement conclusif. Examinons ce que la littérature scientifique a réellement documenté.

Les cas publiés dans des revues médicales

À ce jour, seule une poignée de cas évoquant un possible lien entre vapotage et bronchiolite oblitérante ont été publiés dans des revues médicales à comité de lecture. Trois publications méritent d'être examinées.

Le cas canadien ()

Le cas le plus détaillé a été publié en dans le Canadian Medical Association Journal (CMAJ). Il concerne un jeune homme de 17 ans admis à l'hôpital pour une détresse respiratoire sévère après avoir vapé intensivement des e-liquides aromatisés et du THC[5].

Son état était critique : il a nécessité une intubation, une ventilation mécanique, puis une assistance par ECMO (oxygénation par membrane extracorporelle) pendant 47 jours d'hospitalisation. Le scanner thoracique montrait des signes compatibles avec une bronchiolite aiguë. Plusieurs mois après sa sortie, ses tests de fonction pulmonaire révélaient toujours une obstruction fixe des voies aériennes avec piégeage gazeux[5].

Les médecins ont conclu que le tableau clinique était suggestif d'une possible bronchiolite oblitérante. Mais — et c'est crucial — une biopsie pulmonaire chirurgicale pour confirmer le diagnostic a été envisagée puis jugée trop risquée. Le diagnostic reste donc probable, non confirmé[5].

De plus, le patient vapotait à la fois des e-liquides aromatisés et du THC. L'agent causal exact n'a pas pu être identifié.

La série de quatre cas ()

Une étude publiée dans NEJM Evidence a rapporté quatre cas de pathologie pulmonaire chronique chez des patients ayant vapé pendant 3 à 8 ans. Contrairement au cas canadien, ces patients ont subi des biopsies pulmonaires qui ont révélé des preuves histologiques de bronchiolite constrictive[6].

C'est l'étude la plus solide à ce jour sur un possible lien. Les auteurs notent toutefois une hétérogénéité importante entre les cas : historiques de tabagisme variables, antécédents médicaux différents, dispositifs et saveurs de e-liquides variés. Le point commun était le vapotage, mais l'agent causal précis n'a pas été identifié[6].

Le cas Mayo Clinic ()

Plus récemment, une équipe de la Mayo Clinic a publié le cas d'une femme d'une quarantaine d'années présentant un essoufflement et une toux d'apparition rapide. Les tests de fonction pulmonaire montraient une obstruction sévère ne répondant pas aux bronchodilatateurs. Une cryobiopsie pulmonaire a révélé des caractéristiques d'inflammation des voies aériennes compatibles avec une bronchiolite constrictive[7].

Avec son historique de vapotage et l'absence d'autre cause identifiable, les médecins ont posé un diagnostic de bronchiolite constrictive associée au vapotage[7].

Ce que ces cas nous apprennent — et ce qu'ils ne prouvent pas

Ces publications sont importantes. Elles suggèrent que le vapotage pourrait, dans certaines circonstances, contribuer au développement d'une bronchiolite oblitérante. Les ignorer serait malhonnête.

Mais elles présentent aussi des limites considérables qu'il faut garder à l'esprit.

Premièrement, le nombre de cas est extrêmement faible. En près de quinze ans d'existence de la cigarette électronique moderne et avec des dizaines de millions d'utilisateurs dans le monde, moins d'une dizaine de cas possibles ont été publiés. À titre de comparaison, l'usine de Jasper à elle seule a produit plus de cas confirmés[2].

Deuxièmement, l'agent causal n'est jamais formellement identifié. Était-ce le diacétyle ? Un autre arôme ? Le propylène glycol ? La glycérine végétale ? Un contaminant ? Un usage particulier (puissance excessive, dry hit répétés) ? Les études ne permettent pas de trancher.

Troisièmement, plusieurs cas impliquent du THC ou des produits non régulés, ce qui complique l'attribution de la responsabilité aux e-liquides nicotinés classiques.

Quatrièmement, le diagnostic de bronchiolite oblitérante n'est pas toujours confirmé histologiquement. Sans biopsie, on reste dans le domaine du "probable" ou du "suggestif".

Le cas médiatique de Brianna Cullen

En , les médias ont largement relayé l'histoire de Brianna Cullen, une adolescente américaine de 17 ans diagnostiquée avec un "popcorn lung" après trois ans de vapotage secret. Son cas a fait le tour des réseaux sociaux et des sites d'information santé.

Mais qu'en est-il d'un point de vue scientifique ?

Après recherche approfondie, aucune publication médicale dans une revue à comité de lecture ne documente ce cas. Toutes les informations disponibles proviennent d'articles de presse grand public relayant les propos de la mère de l'adolescente. Aucun détail n'est fourni sur les examens réalisés : pas de mention de scanner, de tests de fonction pulmonaire détaillés, et surtout pas de biopsie confirmant le diagnostic.

Plus troublant encore, la mère affirme que les médecins ont dit que sa fille devrait pouvoir se remettre complètement parce qu'on l'a détecté tôt. Or, la bronchiolite oblitérante est par définition une maladie irréversible[1]. Un pronostic de récupération complète est incompatible avec ce diagnostic.

Il est possible que Brianna Cullen souffre réellement d'une pathologie pulmonaire liée au vapotage. Mais sans publication médicale détaillant son cas, il est impossible de savoir s'il s'agit véritablement d'une bronchiolite oblitérante, d'un EVALI, d'un asthme sévère mal diagnostiqué, ou d'autre chose.

Ce cas illustre parfaitement le fossé entre la couverture médiatique sensationnelle et la rigueur scientifique nécessaire pour établir des faits.

En résumé

Des cas de bronchiolite oblitérante possiblement liés au vapotage existent dans la littérature médicale. Ils sont rares, souvent incomplètement documentés, et n'identifient jamais formellement l'agent causal. Ils ne permettent pas de conclure que la cigarette électronique, utilisée normalement avec des produits régulés, cause le popcorn lung.

Cela ne signifie pas que le risque est nul. Cela signifie qu'il n'est pas démontré, et que les cas existants soulèvent plus de questions qu'ils n'apportent de réponses.

Pourquoi le risque est quasi-inexistant en France

Nous avons vu que la bronchiolite oblitérante est causée par l'inhalation de diacétyle à des doses massives, et que les quelques cas possiblement liés au vapotage restent rares et mal caractérisés. Mais qu'en est-il concrètement pour un vapoteur français en ?

Trois éléments permettent d'affirmer que le risque de développer un popcorn lung en vapotant en France est aujourd'hui quasi-inexistant : la réglementation européenne, les données sur les doses d'exposition, et un constat épidémiologique simple.

Le diacétyle est interdit dans les e-liquides européens

Depuis , la directive européenne sur les produits du tabac (TPD 2014/40/EU) encadre strictement la composition des e-liquides commercialisés dans l'Union européenne[11]. Cette directive, transposée en droit français, établit une liste de substances interdites dans les e-liquides contenant de la nicotine.

Le diacétyle figure sur cette liste noire. Il en va de même pour l'acétyl propionyl (2,3-pentanedione), un composé chimiquement proche utilisé comme substitut au diacétyle et suspecté de présenter des risques similaires.

Concrètement, tout e-liquide nicotiné vendu légalement en France ne peut pas contenir ces substances. Les fabricants doivent notifier la composition de leurs produits aux autorités avant commercialisation, et les produits font l'objet de contrôles.

Au Royaume-Uni, Cancer Research UK le confirme : le diacétyle est interdit dans les e-liquides depuis , et aucun cas de popcorn lung lié à la cigarette électronique n'a été confirmé dans le pays[10].

Cette réglementation ne garantit pas un risque zéro — aucun produit de consommation ne peut prétendre à cela — mais elle élimine de l'équation l'agent causal principal de la bronchiolite oblitérante.

Les doses mesurées n'ont rien à voir avec les expositions professionnelles

Même avant l'interdiction européenne, les niveaux de diacétyle mesurés dans les e-liquides et leur vapeur étaient sans commune mesure avec les expositions qui ont causé le popcorn lung chez les ouvriers des usines.

Une étude de a analysé 159 échantillons d'e-liquides provenant de 36 fabricants et revendeurs dans 7 pays. Les résultats montrent une exposition quotidienne médiane de 56 microgrammes par jour pour le diacétyle chez les vapoteurs[14].

Pour mettre ce chiffre en perspective, comparons-le avec d'autres expositions :

Exposition professionnelle dans les usines de popcorn : Les ouvriers de Jasper étaient exposés à des concentrations moyennes de 57,2 ppm de diacétyle dans l'air, soit environ 200 000 microgrammes par mètre cube, pendant des journées entières de travail. Les pics atteignaient 1230 ppm lors de certaines manipulations[3].

Exposition via la cigarette traditionnelle : La fumée de cigarette contient entre 300 et 430 microgrammes de diacétyle par cigarette[14]. Pour un fumeur d'un paquet par jour, cela représente 6 000 à 8 600 microgrammes quotidiens — soit plus de 100 fois l'exposition médiane mesurée chez les vapoteurs.

Exposition via le vapotage (avant interdiction) : 56 microgrammes par jour en médiane[14].

Ce ratio est frappant. Les vapoteurs étaient exposés à environ 100 fois moins de diacétyle que les fumeurs de cigarettes. Or, malgré des décennies de tabagisme massif dans la population, la bronchiolite oblitérante n'a jamais été identifiée comme une maladie liée au tabac. Si les doses présentes dans la fumée de cigarette ne causent pas le popcorn lung, comment des doses 100 fois inférieures le pourraient-elles ?

Et rappelons-le : ces mesures concernaient des e-liquides d'avant l'interdiction européenne. Aujourd'hui, les e-liquides légaux en France ne contiennent tout simplement plus de diacétyle.

Le constat épidémiologique

Au-delà des réglementations et des calculs de doses, un fait simple mérite d'être souligné : on ne voit pas d'épidémie de popcorn lung chez les vapoteurs.

La cigarette électronique moderne existe depuis . Elle s'est massivement démocratisée à partir de . En , des dizaines de millions de personnes dans le monde vapotent quotidiennement, dont plusieurs millions en France.

Si le vapotage causait la bronchiolite oblitérante de manière significative, on devrait observer une augmentation des cas de cette maladie dans la population générale. Les pneumologues seraient confrontés régulièrement à des vapoteurs atteints. Des séries de cas seraient publiées dans les revues médicales.

Ce n'est pas ce qu'on observe.

Santé Canada déclare n'avoir recensé aucun cas de bronchiolite oblitérante liée au vapotage à ce jour. Le NHS britannique affirme que le vapotage ne cause pas le popcorn lung[10]. Les rares cas publiés dans la littérature se comptent sur les doigts d'une main, concernent souvent des usages particuliers (THC, produits non régulés, vapotage intensif), et ne sont pas toujours confirmés par biopsie.

Quinze ans d'usage massif, zéro épidémie : c'est un signal rassurant, même s'il ne constitue pas une preuve d'innocuité absolue.

Ce que cela signifie pour les vapoteurs français

En France, en , si vous utilisez des e-liquides achetés dans des boutiques spécialisées ou des bureaux de tabac — c'est-à-dire des produits conformes à la réglementation européenne — votre risque de développer une bronchiolite oblitérante liée au vapotage est extrêmement faible, pour ne pas dire théorique.

Le diacétyle est interdit. Les doses d'exposition, même quand le diacétyle était présent, étaient infimes comparées aux seuils ayant causé la maladie. Et aucune donnée épidémiologique ne suggère un problème de santé publique.

Alors pourquoi cette peur persiste-t-elle ? Parce que le popcorn lung fait un titre accrocheur. Parce que l'amalgame entre différentes substances et différentes pathologies est plus simple qu'une explication nuancée. Et parce que la précaution, même mal fondée, semble toujours plus responsable que la rigueur scientifique.

Mais la désinformation a un coût. La perception erronée que la vape serait aussi dangereuse que le tabac dissuade des fumeurs de passer à une alternative considérablement moins nocive[12][13]. À force de crier au loup sur des risques non démontrés, on détourne l'attention des vrais enjeux de santé publique.

Le popcorn lung est une maladie grave. Elle mérite d'être connue et comprise. Mais elle n'est pas un argument recevable contre la cigarette électronique — du moins pas pour les vapoteurs qui utilisent des produits légaux et régulés.

Cela ne signifie pas que la vape est sans risque. D'autres questions légitimes se posent : les effets à long terme, l'impact du matériel utilisé, les dangers des produits non régulés. Ces sujets méritent des articles dédiés, avec la même rigueur.

Mais sur la question précise du popcorn lung, les données sont claires. Et face aux raccourcis et aux amalgames, la meilleure réponse reste l'information.


Questions fréquentes

C'est quoi le popcorn lung ?

Le popcorn lung est le surnom de la bronchiolite oblitérante, une maladie pulmonaire rare et irréversible. Les bronchioles (petites voies respiratoires) se cicatrisent et s'obstruent, provoquant essoufflement, toux sèche et respiration sifflante. Il n'existe aucun traitement curatif[1].

Peut-on attraper le popcorn lung en vapotant ?

En France, le risque est quasi inexistant. Le diacétyle, seule cause établie du popcorn lung, est interdit dans les e-liquides européens depuis 2016[11]. En 15 ans de vapotage mondial, moins de 10 cas possibles ont été publiés — aucun n'identifie formellement la cause[6].

Qu'est-ce qui cause le popcorn lung ?

Le popcorn lung est causé par l'inhalation de diacétyle à doses massives. Cette molécule, utilisée comme arôme de beurre, a provoqué des épidémies chez des ouvriers d'usines de popcorn exposés à des concentrations 10 000 fois supérieures aux limites de sécurité[2][3].

Y a-t-il du diacétyle dans les e-liquides en France ?

Non. Le diacétyle est interdit dans les e-liquides nicotinés en France et dans toute l'Union européenne depuis mai 2016 (directive TPD 2014/40/EU)[11]. Achetez vos e-liquides en boutique spécialisée ou bureau de tabac pour garantir leur conformité.

Le formaldéhyde cause-t-il le popcorn lung ?

Non. Aucun cas de popcorn lung causé par le formaldéhyde n'a jamais été documenté. Seul le diacétyle est scientifiquement lié à cette maladie[2]. Le formaldéhyde présente d'autres risques (irritation, potentiel cancérigène), mais pas la bronchiolite oblitérante.


Nos sources

Cet article s'appuie sur des études publiées dans des revues scientifiques à comité de lecture et des rapports d'autorités de santé. Voici les références utilisées :

  1. Wikipedia — Bronchiolitis obliterans. Lien
  2. Kreiss K, Gomaa A, Kullman G, et al. — Clinical Bronchiolitis Obliterans in Workers at a Microwave-Popcorn Plant. New England Journal of Medicine, 2002;347:330-338. DOI: 10.1056/NEJMoa020300
  3. NIOSH — Occupational Lung Disease Risk and Exposure to Butter-Flavoring Chemicals After Implementation of Controls at a Microwave Popcorn Plant. PMC, 2011. Lien PMC
  4. van Rooy FG, Rooyackers JM, Prokop M, et al. — Bronchiolitis Obliterans Syndrome in Chemical Workers Producing Diacetyl for Food Flavorings. American Journal of Respiratory and Critical Care Medicine, 2007;176(5):498-504. DOI: 10.1164/rccm.200611-1620OC
  5. Landman ST, Dhaliwal I, Mackenzie CA, et al. — Life-threatening bronchiolitis related to electronic cigarette use in a Canadian youth. CMAJ, 2019;191(48):E1321-E1331. DOI: 10.1503/cmaj.191402
  6. Mukhopadhyay S, Mehrad M, Engelman D, et al. — E-Cigarette Use, Small Airway Fibrosis, and Constrictive Bronchiolitis. NEJM Evidence, 2022. DOI: 10.1056/EVIDoa2100051
  7. Carey L, Johnson K, Villalba J, Baqir M. — Vaping-associated constrictive bronchiolitis. Respiratory Medicine Case Reports, 2024;51:102062. DOI: 10.1016/j.rmcr.2024.102062
  8. Layden JE, Ghinai I, Pray I, et al. — Pulmonary Illness Related to E-Cigarette Use in Illinois and Wisconsin — Final Report. New England Journal of Medicine, 2020;382:903-916. DOI: 10.1056/NEJMoa1911614
  9. OSHA — Flavorings-Related Lung Disease. Lien
  10. Cancer Research UK — Does vaping cause popcorn lung? Lien
  11. Directive européenne sur les produits du tabac (TPD) — 2014/40/EU, applicable depuis mai 2016. EUR-Lex
  12. Public Health England — E-cigarettes: an evidence update, 2015. Lien PDF
  13. Office for Health Improvement and Disparities (UK) — Nicotine vaping in England: 2022 evidence update. Lien
  14. Farsalinos KE, Kistler KA, Gillman G, Voudris V. — Evaluation of Electronic Cigarette Liquids and Aerosol for the Presence of Selected Inhalation Toxins. Nicotine & Tobacco Research, 2015;17(2):168-174. Lien PMC
  15. Allen JG, Flanigan SS, LeBlanc M, et al. — Flavoring Chemicals in E-Cigarettes: Diacetyl, 2,3-Pentanedione, and Acetoin in a Sample of 51 Products. Environmental Health Perspectives, 2016;124(6):733-739. Lien PMC